Raymond- l’inspiration

Pour commencer ce blogue, je me suis dit qu’il serait normal de commencer par celui qui a été pour moi une inspiration du voyage. Celui qui m’a donné, très jeune, une image réelle, un visage humain de ce que pourrait ressembler le voyage.  Je vous présente « Mon Oncle Raymond ».

Plusieurs d’entre vous le savent, mais j’ai passé une bonne partie de mon enfance et mon adolescence à « voyager dans ma tête ».  Oui j’étais rempli d’imagination avec un soupçon de rêvasserie, très rapidement, je me mettais dans la peau des autres afin de vivre avec eux des aventures extraordinaires.  Ainsi, j’ai vécu à travers des héros de bandes dessinées tels que Yoko Tsuno, Ric Hochet, Thorgall, Valerian, Spirou ou Benoit Brisefer.  Ces personnages m’ont permis de me promener à travers leurs images et leurs textes et leurs images dans leur univers fantasmagorique.  Ces univers qui se construisaient dans ma tête, on prit forme avec les lectures de Frank Hebert (avec la série « Dune » ou bien sûr Isaac Asimov et tous les auteurs de fantastiques, ou ce que l’on appelait à ce moment, les « romans d’anticipation ».

Bien sûr, ces images ont été renforcies par la télévision ou Jacques Cousteau avec ses explorations des fonds de l’océan, les reportages animaliers de la « Mutuelle d’Omaha », sans oublier les films français avec Louis de Funès, Pierre Richard et j’en passe, ces films qui me montraient une partie du monde inconnu.

C’est dans ce contexte qu’à l’âge de 12 ans, j’ai rencontré cet énigmatique « Mon Oncle Raymond ». Oui énigmatique, car Raymond est celui dont on ne parle pas beaucoup dans la famille. C’est le frère le plus jeune de mon grand-père, et le parrain de ma mère.  Énigmatique, car on ne le voit jamais dans les rencontres familiales lorsque je suis jeune.  Il existe, on le connait, mais nous, les enfants n’ont aucune idée de ce qu’il est. Pourtant, on parle souvent de l’autre frère de mon grand-père, Jean-Paul, qui lui est prêtres sulpiciens dans un autre pays lointain, le Japon.

Oui Jean Paul, on le connait, ou plutôt on pense le connaitre.  Il vit au Japon, où il a décidé d’y vivre et d’orienter sa vie dans ce pays dévasté suite à la Seconde Guerre mondiale.  Il nous envoie périodiquement des petits cadeaux qui ont une saveur toute orientale, des icônes religieuses aux senteurs d’Asie, des foulards de soie aux dessins magiques, des mots hiéroglyphiques pour nous, mais qui racontent des histoires inconnues, que nous complétons dans notre imaginaire d’enfant.  Surtout, ce qui marque le plus ce sont les timbres, remplis d’images et de couleurs magnifiques, tout droit sorties des livres. Donc, sans connaitre véritablement Jean-Paul, dans ma tête d’enfant, je sais qui est « mon oncle Jean-Paul ». C’est le super héros religieux, celui qui aide les pauvres japonais dans leur reconstruction de l’après-guerre. C’est « super Jean Paul ». Mais Raymond est une énigme.  Qui est-il?  Pourquoi on ne parle jamais de lui en société?  Pourquoi on ne le connait pas.

Une rencontre marquante !

Je rencontre ce Monsieur alors que j’ai 12 ans. J’arrive avec mes parents dans un appartement décoré avec des goûts raffinés.  Peintures au mur représentant une version abstraite de Sancho et de Don Quichotte, des plâtres, des bronzes et des sculptures représentant des personnages grecs et romains, une décoration raffinée avec petits bibelots fragiles sur toutes les tables, une décoration d’un autre monde, une décoration de musée. Je me retrouve non plus dans cet appartement de la rue Christophe Colomb à Montréal, mais dans un musée Europe.   Et à mon arrivée je remarque la magnifique pièce de bronze représentant Vercingétorix à cheval, commandant les troupes gauloises.

Féru d’histoire, le petit bonhomme que je suis fait le lien avec un livre lu récemment.  Je remarque le personnage et je demande « c’est bien Vercingétorix, celui qui a mené les troupes gauloises ? »   Et Raymond me regarde d’un air amusé et surpris…. « C’est bien cela !  Bravo mon bonhomme ! » en m’ébouriffant les cheveux.  Ça y est, je suis conquis et lui aussi.

Le reste de la soirée est pour moi une expérience hors du temps.  Repas 5 services avec un service de vaisselle que je n’ai jamais vu auparavant.  Un menu dessiné avec le plus grand soin par lui, et chaque personne a un petit carton avec une place assignée, y compris moi. Je remarque tout de suite le côté poétique et artiste du menu.  Le lire est une chanson pour l’esprit.

Nous mettons « les petits plats dans les grands plats » remplaçant les couverts à chacun des services, sans compter la douceur des plats et des aliments, des aliments que je n’avais jamais mangés auparavant.  Je l’aide à la cuisine, ou j’apprends à « ajouter la crème juste au bon moment pour ne pas qu’elle bouille ».  Je fais le service, je me promène de la cuisine à la salle à manger avec ces aliments savoureux que j’ai moi-même participé à préparer. « Ne remplis pas trop les assiettes, il faut laisser toute la place au goût qui parsème la bouche.  Lorsqu’il y en a trop, on ne savoure pas chacune des bouchées, et on ne mange pas on se nourrit » me recommande-t-il.  Le vin est aussi raffiné que le reste.  Raymond explique à mes parents d’où vient le vin que l’on boit, pourquoi il est comme cela.  Ils parlent de robes, de bouquet d’arômes, des mots que j’ai du mal à comprendre dans ce contexte à ce moment.

Et bien sûr, dans une atmosphère musicale unique. La musique classique enrobe cette atmosphère magique, tout en laissant place à du bossa nova, de la samba, des crooners etc. Tout cela dans une douce transition musicale.  Tout est calculé, tout est organisé.

Et finalement, après avoir mangé et flotté pendant le repas, nous retournons au salon, ou nous vivons le dernier voyage de Mon Oncle Raymond.  Verre de grenadine à la main, pendant que mes parents savourent leur scotch, nous partageons les voyages. Cette journée-là, c’était le Colorado ou Hawaï, ma mémoire me fait défaut.  Nous avons vécu à travers ses yeux, sa musique et ces paroles, le plus magnifique voyage.  Çà y est j’étais là, écoutant le voyage et vivant chacune des étapes de celui-ci.

À la fin de cette soirée magnifique, dans la voiture avec mes parents, je me demande si c’est un rêve.  Et finalement j’ose demander : « Papa, Maman, pourquoi on ne le voit pas plus souvent mon oncle Raymond ? »  La question qui embarrasse tout le monde en cette époque. La réponse est vague, mais en fait, je comprends juste que Mon Oncle Raymond est différent.  Bien plus tard, j’ai compris que Raymond était gay.

Le monde a changé avec bonheur mais il reste du chemin à faire

Lorsque je pense à Raymond, je pense aux milliers d’hommes et de femmes qui ont dû vivre en marge de la société, simplement parce qu’ils n’avaient pas les mêmes orientations sexuelles que les autres. Ces hommes et ces femmes qui ont dû cacher plus ou moins officiellement, ou plus ou moins clairement qu’ils aimaient quelqu’un du même sexe qu’eux.  Ces personnes qui ont dû faire « comme s’ils étaient comme les autres » simplement afin de fonctionner dans ce monde normé par les conventions sociales afin de pouvoir exister pleinement et vivre leur vie au grand jour, sans avoir peur des railleries, des remarques complexes, des mauvaises blagues ou des mots déplacés.  Et finalement, tout comme Raymond, une première partie de sa vie, vivre dans la marge.

Personnellement, je me compte chanceux, car je n’ai jamais eu ce véritable débat en moi concernant mon orientation sexuelle, je suis résolument hétéro.  Mais je peux vous dire que j’ai toujours admiré la grande sensibilité des gens qui ont vécu ces conflits intérieurs, et qui en sont sorti certain grandi, d’autres moins, mais tous meurtris d’une façon ou d’une autre.  Le combat de la clandestinité apporte toujours une forme de pression, que tous n’ont pas la même force pour affronter.

Aujourd’hui, je suis très chanceux d’avoir dans mes amis des personnes à part entière, qu’elles soient hétéros, gays ou lesbiennes. J’aime retrouver cette sensibilité de l’humain chez les autres, et par nature, ceux qui ont vécu ces épreuves le sont souvent.  Je suis heureux de voir qu’aujourd’hui qu’il est possible au Québec de vivre totalement comme une personne entière et ce peu importe l’orientation sexuelle, ce qui n’est pas le cas partout.  Mais il faut bien le remarquer, nous parlons d’une évolution rapide.  Car, il y a moins de 20 ans, oui être gay c’était accepté, mais il fallait toujours rester aux aguets des préjugés.  Selon ce que je vois, oui les préjugés existent encore probablement, mais je sens, de mon œil, des mentalités qui évoluent, pour la plupart très rapidement.  Ici au Québec, Raymond était « énigmatique » par ses choix, sa personne.  Aujourd’hui, il serait aussi unique que n’importe qui, et parfaitement intégré.

Personnellement, je rêve d’un monde, ou même cette étiquette d’hétéros, gays, lesbiennes soit obsolète, et que nous n’ayons pas à tenir d’étiquettes.  J’espère qu’un jour, nous arriverons à un moment où nous serons simplement des hommes et des femmes qui faisons des choix et qui aimons les autres.  Parce que de mon point de vue, deux personnes qui s’aiment doivent être en mesure de l’exprimer comme bon leur entends, et ce importe leurs sexes et leurs choix.

Et finalement

Mon Oncle Raymond est véritablement entré dans nos vies plusieurs années plus tard, soit à la fin des années 1980 et la décennie 1990, il était complètement réintégré dans la famille.  Nous avons découvert un homme fantastique de gentillesse et de bonté, qui a visité les quatre coins du monde avec un rire unique et caractéristique.  Il m’a donné le goût de l’exploration, du raffinement et cette volonté de vivre à plein. Et surtout malgré les difficultés et les aléas de la vie, de toujours chercher à en rire.

Sa route s’est terminée le 8 mars 1999. Mais quelle route et quel chemin !

Merci Raymond pour cette inspiration.

À nous de faire le nôtre!

Ciao ciao

Stéphane

stephane@levoyageurdesames.com

 

 

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