Le nouveau monde de Ly

La civilisation avance à vitesse Grand V, et on voit le processus plus particulièrement dans des régions un peu plus éloignées des grands centre.  Mais nous jugeons souvent cette évolution d’une façon négative, car nous avons vu chez nous les dangers de la surconsommation, ou plutôt, certains d’entre nous le voient.  Depuis les années cinquante, notre société occidentale a mis au devant une quantité d’innovations et qui nous montre aujourd’hui les dommages inhérents à ceux-ci .  Et lorsque nous voyons de nouvelles contrées se développer, nous avons tendance à voir en eux, une projection de nous-mêmes, et de juger ces groupes qui eux, pour la première fois goutent à la ce Nouveau Monde.  Mais ce que l’on oublie souvent est que pour certains qui n’ont pas vécu ce mouvement, cette approche vers la modernité est plus qu’un avantage, c’est pour eux une porte de salut, c’est un avenir pour leurs enfants.  C’est la possibilité pour certains de sortir de leur monde et de voir le monde autrement.  En ce sens, je vous présente mon personnage du jour Ly.

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Le Vietnam est un pays complexe, rempli de particularités et de trésors à découvrir. Un des éléments que nous comprenons ici est qu’il y a un grand nombre d’ethnies différentes, soit des groupes qui n’ont pas du tout les mêmes traditions, les mêmes histoires et les mêmes cultures.  Il y a au Vietnam plus de 53 ethnies différentes.  53 groupes qui ont des différences importantes entre elles.  À ce sujet le mot Viet Nam signifie le « pays des Viets du Sud ».  Et qui sont les « viets »?  Ils sont simplement l’ethnie la plus importante, la plus puissante tant en nombre qu’en pouvoir économique.  Mais il ne faut pas l’oublier, il y 52 autres ethnies, qui ont pour la plupart, rien à voir avec les Viets.  Ils ont leur histoire, leur passé, leur présent, et aujourd’hui, un certain avenir qui s’ouvrent à eux.  En 1989, lorsque j’avais vécu en Côte d’Ivoire, c’était la première fois ou j’ai été exposé à cette réalité :  les pays ont été découpés par les blancs, et que finalement, les divisions administratives des pays n’ont souvent rien à voir avec les frontières réelles des peuples.  Ici ce n’est pas uniquement les blancs qui ont découpé les pays, mais les puissances environnantes, comme la Chine, l’Inde, les Khmers, ou les Mongols.

On le voit ici lorsque l’on étudie l’histoire et cherche à aller un peu plus loin que les mots, le Vietnam est un pays de résistant.  Nous l’avions vu, les Vietnamiens s’enorgueillissent d’avoir résisté tant de fois dans leur histoire.  Au musée de la guerre, il est fièrement montré 13 principales résistances contre différente nation.  Et ce qui est intéressant, est que le titre des guerres commence tous par « guerre de résistance contre… »  Bien sûr, c’est aussi une partie de propagande, et il faut bien comprendre le contexte dans lequel ces mots ont été écrits, mais quand même ils donnent le ton que les Vietnamiens donnent à leur peuple.  Un peuple de résistant.

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Une de régions particulières du Vietnam est celle du nord-ouest du Vietnam, une région montagneuse, voire très montagneuse et extrêmement difficile d’accès, même aujourd’hui.  

L’histoire du nord-ouest du Vietnam diffère de celle des plaines.  Les Viets restaient traditionnellement à l’écart de ces montagnes qu’ils jugeaient impropres à la culture extensive du riz.  Pendant des siècles la région fut seulement habitée par des communautés ethniques éparses, rejointes au XIXe siècle par des migrants venus du Yunnan chinois et du Tibet.  À l’époque, le Nord-Ouest était considéré comme une région « hors la loi » une zone tampon entre la Chine et le Vietnam, peuplée de bandits.  Lorsque Hô Chi Minh dirigea le Nord-Vietnam, les Vietnamiens octroyèrent une autonomie limitée à des « zones spéciales », abolie après la réunification.

Cette région a vu le premier blanc débarquer autour de 1922 ou les colons français y ont installé leur premier poste de traite et d’évangélisation catholique.  La ville de Lao Cai a vu le premier chemin de fer, ainsi que la ville de Sa Pa Thann fut développée.  Cette petite ville de colons français y a développé lentement cette région.   Les villas coloniales, les églises ont poussé graduellement et rapidement, les échanges commerciaux et les stations thermales ont vu le jour.  Mais la vie géopolitique s’est rapidement dégradée au Vietnam, et le départ des français, les guerres ont changé la donne, et les blancs et les vietnamiens ont délaissé cette région, ayant beaucoup d’autre chose à s’occuper au Vietnam.

Pendant ce temps, la ville elle-même a survécu doucement, devenant le centre économique des villages environnants.  Mais ces villages environnants sont tout simplement impossibles d’accès autrement qu’à pied.  Le réseau des routes était, jusqu’à tout récemment, tout un circuit de pistes où les paysans allaient et venaient, d’une montagne à l’autre, d’un champ à l’autre.  Car on le voit bien ici, il n’y a tout simplement pas de vallées, ce n’est que des montagnes escapé.  En ce sens, faire pousser du riz ici, une plante qui nécessite des bassins d’eau courante douce, parait tout simplement impossible.  C’est alors que ces paysans, ont fait que les hommes savent mieux faire, ils ont « forgé la nature à coup de sueur et de bras ».  Ils ont créé ces magnifiques « Rice Pad », qui caractérise cette région.

Cette région du nord est l’un des centres ou il y a un grand nombre d’ethnies minoritaire, c’est dire des « non viets ».  Ces groupes de fermiers vivaient en autarcie depuis des milliers d’années, ayant comme seul contact avec les blancs ou les Viets, ces postes d’échange que pouvaient être Lao Cai ou Sa Pa Thann.  Ces familles de fermiers ont appris à vivre dans cette nature.  Ils l’ont forgé de leur main.  C’est-à-dire que toutes les rizières qui nous paraissent magnifiques ont été forgées à la main, à coup de pelles, de pioches et la terre transportée non pas à dos d’âne, mais à dos d’humain.  Un travail colossal, car la vie ici est dure.  Et jusqu’aux années 1990, pratiquement aucune voiture ne venait dans cette région.  Les outils privilégiés étaient les bras, les jambes et le buffle d’eau, ce bœuf de travail qui marche lentement dans les rizières.  Car il faut bien le comprendre, le riz ici est planté, entretenu et récolté à la main.  Tout simplement parce qu’auparavant il n’y avait pas de machine et que maintenant les machines ne se rendent pas… Pas encore…

Le buffle d’eau. Ils n’était pas dans les champs car ici il n’y a qu’une récolte à cause du froid. Les buffles sont en « vacances » jusqu’au mois de mai.

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Ly est de l’ethnie minoritaire des Hmong. Une ethnie qui doit compter au Vietnam quelques dizaines de milliers d’individus répartis sur 6 ou 7 villages. Les Hmong sont l’une des ethnies les plus dynamiques ici selon Ly.  Et lorsque l’on parle de différente ethnie, on ne parle pas simplement de certaines habitudes différentes, ou certaines tournures de phrase, on parle d’un autre peuple.  Les Hmong parlent leur propre langue qui n’a absolument rien à voir avec le Vietnamien, ou le Mandarin.  C’est plus qu’un dialecte, c’est une langue complexe qui fait que les échanges avec les Viets à la base sont difficiles.  Avec surprise, je me suis rendu compte que pour Ly elle-même, le Vietnamien est autant une langue étrangère, que pour moi, bien qu’elle l’ait étudié à l’école.  Elle le parle, bien sûr, elle interagit avec le monde extérieur, mais la langue au village est le Hmong.

Ly et une membre de son village.
Elles mettent leur plus beau peine dans les cheveux, car elle est célibataire

L’arrivée des Français en 1922 et d’une façon plus importante lors des réformes communistes d’Hô Chi Minh ont permis une certaine unification des ethnies, en ouvrant dans chacun de ces villages reculés, qui sont à des kilomètres à pied l’un de l’autre des écoles, ou la langue enseignée sera le Vietnamien et le Français anciennement, et maintenant le Viet et l’Anglais maintenant.

Ly a 27 ans. Du haut de ses 4 pieds 5 pouces, elle est maman d’une petite fille de 4 ans et d’un garçon de 6 ans.  Elle est fille de fermier Hmong qui depuis des générations avant elle, produit son riz pour nourrir sa famille, fait pousser le mais pour nourrir les cochons, et fait pousser ses légumes dans le potager pour compléter le repas.  Car ce qu’elle m’explique au fil des randonnées très sportives dans les montagnes escarpées de sa région, est que chaque fermier est propriétaire maintenant de sa terre, et que chaque fermier développe lui-même son « rice pad » son agriculture.  Et tous les membres de la famille y contribuent.  Et comme nous l’avons vu au Québec agraire du début du siècle, une famille nombreuse est la seule voie de la sortie. 

Mais Ly elle a vu le monde d’après 1993.  Car c’est lors de cette période, que le Vietnam s’est ouverte véritablement au monde, et que les étrangers ont commencé à venir.  Depuis le début des années 2000, les touristes ont commencé à oser monter au Nord, rencontrer ces peuplades reculées, et depuis les 5 dernières années, c’est véritablement à coup d’autobus que les étrangers se rendent.  Le nord du Vietnam est ouvert au monde.  Et les choses vont vite pour eux.  À preuve, partout dans la montagne, l’internet 4G est disponible, mais seulement les plus jeunes y ont accès.  Ly a acheté son premier téléphone il y deux ans.

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Tout en marchant, Ly me raconte sa vie.  Elle a grandi avec sa famille de fermiers qui vivait en autarcie.  Elle est la première de la famille à avoir la chance d’aller à l’école et de finir son « high school ».  Elle est aussi la seule de sa famille, et l’une des très rares personnes dans son village à parler anglais.  Elle gagne durement sa vie en promenant les touristes dans les montagnes escarpées du nord Vietnam.  Chaque jour, elle fait entre 15 et 30 km à pied, que ce soit en randonnée ou tout simplement se rendre au village ou à Sa Pa.  Elle me raconte aussi que la plus grosse ville qu’elle a vue est Sa Pa, et qu’elle n’a jamais été à Hanoi.  Et le plus loin qu’elle a été de son village est environ 50 km…

Mais Ly a des rêves.  À 27 ans, elle et son mari ont bâti une nouvelle maison dans son village.  Elle espère un jour ouvrir un « homestay », ce que nous qualifierions comme « B&B » chez nous.  Elle rêve de mieux pour ses enfants, et surtout pour sa fille, qui elle souhaite pourra aller à l’université un jour, et lui montrer les plus belles villes dans le monde. 

Pourtant, elle ne regrette rien de sa vie.  Elle est heureuse dans cet univers, ou le choc de la culture occidentale n’a pas encore fait mal.  Maintenant, il y a internet dans certains endroits, et ses yeux s’ouvrent vers le monde.  Il y a pour ces jeunes l’opportunité de faire des choix, de faire autre chose que de devenir fermier.  Le monde s’ouvre à elle.

En marchant, elle nous montre les petits chemins de son terrain de jeux.  Les petites bourgades gentilles, et les chemins sinueux (ou je dirais l’absence de chemin) ou on passe tantôt sur une montagne de rocher, sur un vieux tuyaux de fer qui surplombe la vallée, des anciennes canalisations pour transporter l’eau des pluies dans les rizières.  Des routes improbables, sans balise, sans indication, sans aucun moyen de connecter avec le monde, jusqu’à voilà 3 ans.  

Nous passons dans les villages, où la vie simple est là, et les Occidentaux (car les Chinois et les Vietnamiens ne font pas de trek selon ses dires), lui montre un peu plus de la vie de l’autre côté, de l’autre du miroir.  Elle apprend l’anglais chaque jour en marchant avec les touristes.  Elle découvre le monde de la neige, des montagnes de ski, la plage, la mer, tous des mondes qu’elle n’a pas vus de ses yeux, autrement que sur un petit écran de téléphone portable.  Pour elle, et pour beaucoup, c’est véritablement de passer de l’autre côté du miroir.

Ly est curieuse et ambitieuse.  Elle veut mieux pour ses enfants, elle veut différemment pour sa vie.  Elle croit en elle, et est fondamentalement fonceuse.  Elle y croit, elle pousse, et elle fait ce qu’il faut pour y arriver.

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Je sais très bien que bientôt, voire très bientôt, ces communautés autarciques seront qu’une page d’histoire dans un livre, et que bientôt, voire très bientôt, ce choc occasionnera des tumultes dans sa communauté.  Pour le moment, elle reste encore à l’écart, car l’infrastructure n’y est pas encore. Mais des chemins de pistes se sont transformés en route de « motorbike » il y a quelques années, se transforment maintenant en route à vitesse Grand V.  Pour le moment, les autobus peinent à se rendre à Sa Pa (même s’ils le font très bien, mais avec une habilité hors du commun des chauffeurs), mais je sais qu’un jour, les 3 voies fonceront à toute allure pour bouleverser l’avenir de ces peuples, qui ne le savent pas encore.

Le développement de Sa Pa

Mais malgré cela, au lieu de nous dire comment c’est dommage, et comment c’est triste que cette culture unique disparaisse, je crois qu’il vaut mieux se mettre à leur place.  Ils vivent l’explosion de la modernité, comme nous l’avons vécu au Québec à la sortie de la « Grande Noirceur », et que ces villages vivent, ce que les villages reculés du Québec ont vécu dans les années 60, il y a moins de 60 ans.  Comment pouvons-nous les juger alors que pour eux, ce n’est qu’améliorer leur sort ? Et nous, confortablement devant notre « macbook pro » et notre télécommande nous dire que c’est une mauvaise chose.  Personnellement, ce que j’en dis, c’est que c’est simplement l’évolution normale, mais à une vitesse folle. Et je me dis que c’est à nous à les aider, leur permettre de grandir avec nous dans ce Nouveau Monde qu’ils découvrent à les guider, et non pas les materner.  Et que finalement, si nous voulons côtoyer ce qu’ils étaient, c’est le temps maintenant d’y aller, car je vous garantis que dans 10 ans, ce sera autre chose.  Pas mieux, pas pire, mais vraiment différent. Car je le vois tous les jours, qu’ils soient Viet, Hmong ou membre de tous les autres groupes ethniques, c’est un peuple fier et puissant.  Une puissance qui se cache derrière un sourire et une gentillesse toute vietnamienne.

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J’ai logé chez Zizi dans un petit village dont je n’ai pas le nom.  Une femme adorable, forte et déterminée, comme la plupart des vietnamiens que je rencontre. Zizi n’a pas eu la chance d’aller à l’école, donc, elle ne peut pas lire, ni écrire, ni compter.  Mais elle gère un des homstay le plus profitables du village (je crois que c’est le seul).  Femme forte, elle s’est alliée de Linh, vietnamien d’Hanoi qui cherchait la paix et la sérénité.  Elle est maintenant sur internet, tripadvisor, booking et airb&b.  Elle a décidé elle aussi de prendre son destin en main. Et derrière ce regard timide, se cache un puissante femme d’affaire.

Linh, Lan et Zizi

Mais le plus impressionnant est la petite Lan. 9 ans, elle parle anglais presque couramment.  Tous les jours elle suit des cours d’anglais sur le téléphone de sa mère, grâce à l’internet.  Elle a une conversation presque fluide en anglais et une vivacité dans les yeux qui sont tout simplement magnifiques.  Si Zizi n’a pu apprendre à lire et écrire, Lan le fera surement, et je ne doute absolument pas de sa capacité à aller loin dans la vie.

Donc, pour Ly et sa fille, pour Zizi et Lan, cette avancée du modernisme est pour eux l’opportunité de faire des choix.  Et oui probablement, il y aura des changements dans leur vie.  Et ces changements sont comme la marée qui monte, et la rivière de moto d’Hanoi. Cela ne sert a rien de faire barrage, les dégâts ne seront juste plus grand.  Il faut pousser la rivière, forger les montagnes afin de la diriger vers ou nous avons décidé d’orienter cette rivière.  Il faut faire des choix, et mettre l’effort, à l’image de ces hommes et ces femmes qui ont construit ces terrasses de rizières dans un lieu, ou tous disaient impossible de le faire.  Il faut le faire, en accord avec nos valeurs, nos cultures et nos unicités collectives et individuelles.  On ne peut pas stopper la rivière, il faut juste forger le nid de celle-ci.

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Finalement, je ne sais pas si je vais revenir dans cette région un jour ou l’autre, mais j’ai promis à Ly que si jamais j’y retourne, ce sera au « Ly Hmong Homestay » que je vais loger. 

Ciao ciao à plus

Stephane, le voyageur des âmes

Loic, Melina, Ly mes compagnons de marche pour le jour 2

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